Quand je serai grand, je ferai DJ
Jeudi 28 janvier, aéroport de Novosibirsk, Sibérie, 10h30 du mat, heure locale. J’émerge péniblement d’un éreintant périple d’une douzaine d’heures et pour ne rien arranger, dehors, il fait un froid de pingouin. D’ailleurs, l’énorme thermomètre digital qui trône majestueusement au-dessus du panneau d’affichage des arrivées me nargue en faisant clignoter un -31°C en grosses lettres rouges.
Je tire la langue pour conjurer ce climat hostile mais je me ravise dès que la porte s’ouvre sur l’extérieur. Aucune envie de perdre un organe vital par surgélation impromptue.
Dehors, j’aperçois l’organisateur de la soirée, Aleksander Smirnov1. Stoïque et visiblement aussi peu réveillé que moi, il m’invite à prendre place dans son carrosse, garé quelques mètres plus loin, distance dont je profite pour lui offrir mon interprétation toute personnelle de « Bambi fait ses premiers pas sur la glace ».
On monte dans la voiture, on échange quelques mots sur le temps, sur la musique, sur le métier difficile de producteur… Plaisir simple d’une rencontre, d’un échange. Et après une vingtaine de minutes de circulation sur une route verglacée qui ne semble pas vraiment contrarier mon interlocuteur, on arrive enfin à l’hôtel où je vais pouvoir savourer quelques heures de dodo plus que nécessaires. Ce soir, je suis en tête d’affiche, je sais que je suis attendu et qu’il va falloir assurer. Du coup, je mettrai deux bonnes heures à trouver le sommeil.
Fast-forward.
21h. Arrivée au Rock City, le club où je joue ce soir. Ni trop grand, ni trop petit, chouette déco, bon son et un large bar qui fait bien évidemment la part belle aux multiples types de vodkas locales. Et ça, ça va me plaire.
À peine arrivé, même pas le temps d’ôter ma veste qu’un petit bonhomme hirsute et rigolard se jette sur moi et baragouine quelques mots en russe. Devant ma circonspection, son pote intervient et tente de me traduire ses propos dans un anglais un peu approximatif mais plus compréhensible que la langue de Dostoïevski : « C’est ton plus grand fan, il adore tout ce que tu fais et c’est vraiment un grand honneur pour lui de te rencontrer. » Sentiment que mon fan illustre en joignant les mains et en effectuant quelques courbettes, l’air toujours aussi hilare. Il me tend alors un flyer et m’intime de le signer.
« Euh… Un autographe ? Wow, carrément ? » Tentant de jouer le mec à qui ce genre de trucs arrive tous les jours dans le métro, j’essaie de masquer ma surprise en me la jouant professionnel blasé. Je saisis fermement le stylo qu’il me tend, le fait tomber, me cogne en le ramassant, sourit bêtement, manque de peu de renverser la table et finit enfin par réussir à griffonner quelques mots d’une main tremblante : « Thank you for your support, XOXO, Faskil. »
Je suis tellement content de croiser un fan en vrai que j’ai presque envie de lui demander de m’en signer un aussi. Mais je n’ai même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’une petite main timide tapote sur mon épaule. Je me retourne pour découvrir une petite blonde qui me tend à son tour un flyer vierge sur lequel elle espère bien me voir apposer ma signature. Je m’exécute à nouveau. Dans la foulée, j’en signerai une bonne cinquantaine. C’est tellement surréaliste qu’à un moment, je me suis demandé s’ils n’offraient pas des verres gratos à quiconque ramènerait un flyer signé au bar. Mais en fait, non. Ces gens sont sincèrement heureux de me rencontrer et ravis de pouvoir en garder une trace.
Et tout ça, c’est nouveau pour moi. Jusqu’ici, j’ai toujours principalement profité du feedback positif par l’entremise de forums et de sites web, plus rarement en vrai et jamais avec une telle intensité. Je suis la star du jour et cette sensation a quelque chose d’infiniment grisant.
Bien décidés à ne pas me laisser souffler une seule seconde, d’autres admirateurs me sollicitent pour prendre une photo à mes côtés. J’essaie de prendre la pose mais je réalise à quel point c’est un échec cuisant quand Pauline, une française émigrée en Sibérie et qui bosse pour l’une des organisations sponsorisant la soirée, se met à rire aux éclats en voyant l’air pincé que j’affiche sur les clichés. Bah oui, mais j’ai pas l’habitude moi. « Il va falloir que tu la prennes. » Certes, c’est bien parti pour durer manifestement.
Surréaliste. Again.
Avec tout ça, je n’ai pas vu le temps passer et il est déjà l’heure de glisser derrière les platines. Le DJ précédent termine son set, attrape un micro et se met à vociférer des paroles en russe ponctuées de « Faskiiiiiiiil » qui génèrent clameurs et brazenlairs dans l’assemblée. Je salue humblement tous ces gens et, terrifié, je saisis mon premier CD. La galette en main, j’observe avec circonspection les appareils aux petites lumières clignotantes posés devant moi. Oui, je sais, ça s’appelle des platines, mais ça m’a pris quelques secondes avant de m’en souvenir.
Les deux heures suivantes passeront à toute vitesse. J’en garde un souvenir très vague, mélange de beats, de clameurs, de sourires, d’applaudissements et même d’un baiser posé dans le vent (heureusement dispensé par une jolie brune et non par mon fan de tout à l’heure, ce qui aurait été, j’en conviens, un chouilla moins agréable).
3h du mat. Au sortir de mon set, les gens se bousculent autour de moi. Je suis encore tellement dans mon « trip » que je n’arrive pas à mettre du sens dans ce qu’ils me disent, mais leurs sourires et leurs gestes amicaux me laissent penser que j’ai dû faire correctement mon travail.
« Mon travail ? » Ha ben oui, avec toutes ces émotions, je l’avais presque oublié : je suis payé pour ces heures magiques que je viens de vivre. Ne le répétez à personne parce que ça pourrait compromettre mes prochaines représentations, mais franchement, s’il le fallait, je serais prêt à donner des sous pour revivre régulièrement une telle expérience.
Et dans l’avion qui me ramène à Paris, je me dis que j’ai bien de la chance de pouvoir vivre ce que je vis, que pour rien au monde, je ne l’échangerais contre la sécurité déprimante d’un taf 9-18 en costume-cravate, même si (soyons réalistes), ça paierait probablement beaucoup plus. Le vrai bonheur est sans doute à ce prix : une certaine forme d’exclusion sociale (« mais c’est qui ce mec de 35 balais qui vit au jour le jour en passant de la musique tak-boum, il pourrait pas avoir un vrai travail ? ») et un investissement sur le très long terme qui n’est pas toujours facile à comprendre pour les gens qui nous entourent.
Après un tel voyage (dans tous les sens du terme), je sais que j’ai désormais au moins une certitude dans le chaos ambiant : si j’ai un jour des enfants, je veux réussir à leur inculquer que la véritable valeur de la vie réside dans la poursuite de leurs rêves. Quel qu’en soit le prix.
- Oui, Smirnov, pour un promoteur russe, ça ne s’invente pas. Si vous êtes promoteur belge et que vous vous appelez Grimbergen, il ne vous reste plus qu’à m’inviter pour placer la barre des coïncidences rigolotes un cran plus haut. [↩]
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Je ne pourrais pas être plus d’accord avec toi. Et franchement je salue ton engagement j’imagine que ça ne doit pas être facile tous les jours surtout dans le monde hostile avec le regard extérieur qui nous juge sans jamais essayer de comprendre.
Courage dude et hang in there !
Staaar internationaaaaale Faskiiiiiiiil! Eh mais ca veut dire qu’on peut espérer t’avoir en tournée mondiale en Allemagne d’ici peu? Cool!
Working on it! ;)
Wahou ! genre j’ai la classe, je le sais, je vous le fais savoir ^^ !!!!
non sérieux, c’est amplement mérité,et un jour moi aussi je serai un grand ( mais pas DJ ) ;)
continue , show must go on :)
Mince alors. Non seulement cela fait plaisir à « savoir » et en plus cela fait plaisir à lire. Tu n’as pas perdu ta façon t’écrire, c’est clair, on y était . Si je puis
me permettre : XOXO.
Ému je suis.
Thanks mayne.
Superbement narré.
So true !!
J’en ai presque la larme à l’oeil qui tombe.
Well done ! J’espère que tu continueras de vivre des expériences similaires pendant longtemps,
et qu’elles te toucheront toujours autant.
Hey, félicitations ! Ça fait super plaisir de lire ça en tout cas !
Pfiou, excellent post, très touchant et surtout « porteur d’espoirs » en ces temps de deurm. Je ne peux espérer pour toi que ça continue et que la prochaine fois ce sera deux voire trois brunes qui viendront près de toi ;)
Ça me fait des petites étoiles dans les yeux de te lire. Ça inspire ce genre de récit.
Je t’espère de croiser de plus en plus de fans dans tes voyage.
Excellent post, mais était je le seul a remarquer la coquille dans la date du 28 février? au dernières nouvelles on est encore début février ;).
Quoi qu’il en soit, Fask, t’as parfaitement raison de poursuivre tes rêves. Le taff costard cravate, comme tu le dis si bien, pour moi, est synonyme de la poursuite du rêve d’un autre; comme disait je sais plus trop qui « quand vous travaillez pour un patron, c’est comme si vous faisiez du sport et que c’était votre patron qui récoltait les abdos ».
Papa Cil > fixed (c’est ça aussi de dormir 2h par nuit depuis 5 jours).
Gratz :) ca fait plaise de lire des histoires de gens qui s’eclatent. Et puis content que toi et ton #1 fan aient pas trouve le bouton qui fait mal au fesses sur les platines…. si si… tu sais de quoi je parle…
*Parti à la recherche d’un certain monsieur Rochefort* en espérant pouvoir voir un de tes lives dans notre plat pays !!
Donc si j’ai bien suivi, tu va inciter tes enfants a vivre une vie de debauche dans des pays communistes ? Et bah c’est du beau ca ! :D
Vraiment superbement ecrit et ce que tu racontes la, je le vis un peu tout les jours dans le train en allant bosser, entoure de ces « pinguins » de la city qui me regardent bizarement car je porte un jean et non pas un costume trois pieces…
Superbe monsieur :)
Tu as superbement bien retranscrit ce périple, et j’ai bien kiffé de te lire, de voir que tu prends du vrai bon plaisir :) Accroches toi, ça vaut le coup !
Phob’
(ps: je suis passé devant ton ptit loft de Jette Vendredi passé rien n’a changé dans la rue, ça m’a rappelé des souvenirs de ton ptit studio à l’étage, de tes caisses de skuds et de ton escalier suicidaire :p)
Excellent texte dans un style très agréable.
Suis ta légende personnelle et ne la perd pas de vue. Mektoub !
Succes amplement mérité ! Energique et fin, mélodieux et pourtant costaud. Et en plus, comme tout le monde le souligne, t’as pas perdu ta plume !
Tant pis pour le 9-18 en costard, je pense qu’on trouve plus notre compte dans le 18-9 en t-shirt -)
EENNNCCOOOOREE !
Hum… Donc après la Sibérie, l’Allemagne de Tim, la Malaisie :)
Congrats!
Excellent, le coup des autographes !
Mais si on se croise, compte sur moi pour t’en demander un de plus !
Les Artistes (oui, tu mérite un grand A !) simples et abordables, ça ne cours malheureusement pas les rues !
Bonne continuation, Fask !
Un périple raconté d’une main de maitre ;)
A quand un petit voyage vers Clermont-ferrand :p ?
Car bon c’est bien gentil ça mais je me vois mal venir te voir mixer en Sibérie XD.
Tom > si on m’invite, je suis grave partant pour une petite excursion à Clermont ! Tu connais des gens sur place que ça pourrait intéresser ?
Je ne suis encore qu’étudiant mais pourquoi pas ^^.
Si une soiré est organisé (une grosse :p) ben je verrais si c’est possible que tu fasses le DJ pour la soiré ;). Mais bon dans l’immédiat je ne connais personne qui pourrais faire ça. Malheureusement…